jeudi 5 mars 2009

Yona Friedman

La Ville Spatiale, depuis 1958 - Installations
(2 installations au mur : photocopies couleur, emballages polystyrène, 1 installation au sol : photographie, 2 installations suspendues : fil et carton ondulé, grillage)

Yona Friedman est né en 1923 à Budapest. Il vit et travaille à Paris depuis 1948.

Extrait du texte de Marie-Ange Brayer, Frac Centre, Orléans

(...) La Ville Spatiale est la plus importante application de l'Architecture mobile (1958). C'est une structure spaciale surélevée sur pilotis qui contient des volumes habités, insérés dans certains de ces "vides", alternant avec d'autres volumes non utilisés. Cette structure peut enjamber certains sites indisponibles, des zones non constructibles (plans d'eau, marécages) ou déjà construites (une ville existante). Elle peut également se déployer au-dessus de terrains agricoles et opérer de la sorte une fusion de la campagne et de la ville. Cette ville sur pilotis est une structure tridimensionnelle conçue à partir d'éléments triédriques qui fonctionnera par "quartiers" où se distribueront librement les habitations. "Cette technique de l'enjambée et des structures contenantes permet un nouveau développement de l'urbanisme : celuide la ville tridimensionnelle ; il s'agit de multiplier la surface originale de la ville à l'aide de plans surélevés" (YF). L'étagement de la ville spatiale sur plusieurs niveaux indépendants les uns des autres, tant du point de vue fonctionnel qu'esthétique, détermine "l'urbanisme spatial" ; l'étage inférieur peut être consacré à la vie publique et aux locaux destinés aux services réservés à la communauté ainsi qu'aux zones de circulation piétonne. Les pilotis contiennent les circulations verticales. La superposition des niveaux doit permettre de rassembler sur un même site un ville industrielle, une ville résidentielle ou commerciale. La Ville Spatiale constitue de la sorte, ce que Yona Friedman nommera, une "topographie artificielle", une trame suspendue dans l'espace qui dessine une cartographie nouvelle du territoire à l'aide d'un réseau homogène continu et indéterminé (Cette maille modulaire autorisera une croissance sans limite de la ville). MAB

Ressources : www.pointdironie.com ; www.frac-centre.asso.fr ; www.labiennale.org


























La ville du troisième millénaire


« Il doit être évident que ce titre n’est pas pris comme celui d’une étude historique, ni comme celui d’une anticipation. Tout ce que je propose n’est qu’un bilan de départ, considérant les possibilités, partant d’aujourd’hui, vers un développement de la ville qui tienne compte des techniques et des tendances observables – sporadiquement – aujourd’hui.

Nous devons encore ajouter une remarque, avant d’avancer nos premiers pas dans cet essai : depuis des millénaires, la conception des plans des grandes villes a peu changé. Si nous comparons les plans de Babylone, de Rome, de Paris, de Londres ou de New York, un simple coup d’œil nous permettra de le constater. Même au XXème siècle, la transformation de la ville pré-industrielle en post-industrielle est à peu près négligeable quant au design urbain.

L’hypothèse selon laquelle, dans la ville du troisième millénaire, cette tradition sera maintenue semble vraisemblable à première vue.
Mais, en y réfléchissant plus loin, on s’apercevra que des changements très importants sont déjà en marche.

1- Tout d’abord, et ceci est déjà sensible, une migration de la population urbaine vers des climats plus favorables se manifeste partout : aux Etats-Unis, en Europe, en Asie. La raison de cette migration, dans les pays « riches », vient de la recherche d’un cadre de vie agréable. Quant aux pays « pauvres », dont les villes sont constituées majoritairement de bidonvilles, il est évident que l’habitat précaire est plus vivable dans les zones de climat chaud.

De toute façon, le fait est là : la population des régions chaudes s’accroît sans commune mesure avec celle des autres régions. L’habitation dans ces régions, dépend moins du chauffage ou de l’air conditionné, donc moins de consommation de l’énergie.

Si nous tenons compte du fait que la majeure partie de la consommation d’énergie à usage domestique vient du conditionnement de l’habitation ainsi que de l’équipement électroménager (qui nécessite une énergie plus faible puisque fournie par des batteries, piles, etc, éventuellement d’origine solaire ou éolienne), l’hypothèse de quasi-autarcie de la ville en matière d’énergie ne semble plus relever de la science-fiction.

2- Cette hypothèse est importante ; elle présente le premier pas vers l’idée de a maison autonome, indépendante des réseaux de distribution.
Mais le concept de « maison autonome » va plus loin que l’idée d’indépendance envers les réseaux de l’EDF : il s’agit d’une indépendance généralisée par rapport aux sites, aux réseaux. La technologie avancée facilite cette tendance.

Il s’agit aussi de l’autarcie en matière d’eau potable et d’évacuation des déchets ; il s’agit de l’indépendance (déjà réalisée) des réseaux matériels de la communication, et même, pourquoi pas, des réseaux de circulation véhiculaire. (J’ai écrit pour la première fois un article à ce sujet en 1957, dans le Bauwelt, Berlin.)

Ces techniques existent déjà opérationnellement et sont largement répandues.
L’idée de l’indépendance des bâtiments par rapport aux réseaux de distribution mène à suggérer que la ville à venir puisse avoir une densité d’habitation fortement moindre de celle de nos villes actuelles. Les demeures individuelles pourraient même devenir quasi nomades, mais, sans aller jusqu’à ce cas extrême, les distances entre les habitations pourraient croître spectaculairement.

L’habitat dispersé favorise l’extension de l’autarcie, par exemple quant aux denrées périssables. Pour des raisons d’hygiène, aujourd’hui déjà, de nombreux ménages urbains cultivent leur jardin potager « écologique », « biologique », etc. L’autarcie en matière de denrées périssables rend les demeures en plus indépendantes des réseaux, indépendance déjà importante dans d’autres domaines (communication, énergie, réseaux sanitaires, eau), comme nous lavons déjà remarqué.

3- Un autre développement, parallèle à celui de l’indépendance des habitations, pourrait être celui de la « dématérialisation » de l’habitat.

Expliquons ce terme : la maison, depuis des millénaires, signifie « ce qui permet de se protéger de l’extérieur », et tout particulièrement du climat. Cette protection, sous les climats favorables perd de son importance : dans de nombreux pays et pour de nombreuses civilisations, la partie habitée de la maison ne comprend rien d’autre qu’un « toit », protection contre le soleil et la pluie.

Un « toit » ne doit pas être réalisé en « dur ». Les parapluies, les tentes, etc. sont répandus en Inde, dans le Pacifique, en Asie du Sud-Est. Même les palais des rois étaient souvent conçus comme des vérandas abritées (par exemple, Fatehpur Sikrï).

Reste encore à assurer la protection de la « vie privée » : protection visuelle, protection acoustique, par exemple. Cette protection a toujours assuré à l’aide « d’écrans », de « paravents » : les parois, en fait, ne sont que des « paravents en durs ». L’habitation de l’avenir consistera peut-être uniquement en un « toit mobile », des « paravents », des « tapis » (couverture de sol), des cabines sanitaires (autonomes) et en une « chambre forte » où l’on peut conserver les objets dont l’usage n’est pas quotidien, ainsi que les biens de « valeur », tel est le schéma de l’habitation autonome.

4- Ajoutons à cette organisation que l’habitat déleste également la circulation véhiculaire : le ravitaillement véhiculaire ne concerne plus, avec ce schéma, que les denrées « stockables » impliquant des livraisons peu fréquentes. Quant aux déplacements de personnes, leur fréquence sera diminuée grâce aux télécommunications, à base d’équipements portables.

Cette diminution de la circulation véhiculaire implique un réseau routier de faible densité dans les zones urbaines, d’une densité équivalente à celle de nos campagnes d’aujourd’hui.

Le réseau urbain pourrait être remplacé par un réseau à grande vitesse à l’échelle d’un continent. Cette nouvelle organisation du territoire, celle d’un réseau dont les « nœuds » sont les villes existantes et dont les « mailles » forment le « hinterland » (agraire et industriel), se développe déjà aujourd’hui au Japon. Ce réseau reliant les villes de moyenne grandeur qui en forment les nœuds, représente ce que j’ai appelé la « ville-continent », alternative à la « mégalopole ».
L’Europe est déjà, au moins depuis un siècle, un ensemble de 120-150 villes, où vivent plus de la moitié des habitants. (J’ai émis cette hypothèse en 1960 ; les Anglais l’ont publiée sous le titre « Friedman’s Europe »).

L’ossature de ce nouveau type de ville serait donc double : un réseau à grande vitesse, et un réseau routier régional, « campagnard », tous les deux complétés par le réseau immatériel de la télécommunication.

5- Quel sera l’aspect visuel de cette « ville nouvelle » ?

Tout d’abord, au niveau de l’habitat individuel : le « décor » des habitations pourrait devenir « virtuel », généré par l’ordinateur, tant pour le dehors (façade) que pour l’intérieur, décor commandé à distance par l’habitant. En effet, si certains éléments de la maison, même « dématérialisée », doivent rester « tangibles » (tels les paravents ou le toit), le décor ne doit pas l’être. Nous ne touchons pas aujourd’hui le décor des murs, les fresques du plafond, etc. : il s’agit seulement de les voir. Cela suffit, peut-être, à donner une première idée de l’aspect des « maisons » de ville.

(La différentiation entre architecture « tangible » et « virtuelle » est une idée que j’ai proposée en 1964, pensant que les parties « virtuelles » d’un bâtiment, celles qu’on ne peut pas « toucher avec la main », peuvent être remplacées, pour l’œil, par des hologrammes.)

Mais l’aspect de la ville elle-même ?
L’indépendance fonctionnelle de l’habitat nous permettra de nous débarrasser du paysage urbain auquel nous sommes habitués, et de le remplacer par ce que j’ai appelé (dans les années 1960) la « nature habitabilisée » : autrement dit, l’insertion de l’habitat (et des espaces publics) dans le paysage naturel, sans le transformer. (Cette proposition a été publiée au Luxembourg Bauforum, en 1960 ; le terme figure, pour la première fois, dans mon livre L’Architecture de survie).

6- Les mots-clés de cette image hypothétique de la ville du troisième millénaire, dès ses premières années mêmes, pourraient être les suivants :
- autarcie partielle et indépendance par rapport aux réseaux
- implantation sous des climats favorables
- impact minimum dans le paysage naturel
- dématérialisation de la maison.

Une dernière remarque : cette image de la ville future ressemble beaucoup, en plus « développée », à celle du « bidonville » d’aujourd’hui (ou à celle de Los Angeles, si on veut). En Effet, Los Angeles est une sorte de « bidonville de riches », caractérisé par l’individualisme, l’indiscipline, le manque d’organisation de tous les bidonvilles : L.A. est le produit de la croissance sauvage, spontanée, comme les autres bidonvilles.

La ville nomade, déconnectée des réseaux (mais non de « l’hinterland ») n’est pas nécessairement une ville pauvre ; la « nature habitalisée » n’est pas nécessairement un privilège de riches. La ville du troisième millénaire peut être le lieu de départ d’un nouveau type d’organisation sociale, organisation qui se « construit » devant nous sans qu’on s’en aperçoive.

La ville et la société nouvelles sont en train de naître, mais sans pour autant être déjà visibles. Est-ce qu’elles seront « mieux » que celles qui les ont précédées ? La question reste encore ouverte.

PS
Cet essai décrit un développement qui « sera ou ne sera pas ». Mille ans est une durée très longue, mesurée en générations. Les tendances faisant partie de cette description ne sont pas toutes nécessairement celles qui les ont précédées ? La question reste encore ouverte.

Ce qui me plaisait et m’a conduit à écrire ce papier, c’est d’essayer de bâtir une synthèse de tendances, souvent contradictoires entre elles. Par ailleurs (et je l’ai toujours accentué dans mes écrits), je pense que l’histoire, tant celle du passé que celle de l’avenir, est fondamentalement erratique et imprévisible. Ce qui me fait penser que toutes ces réflexions se révèleront, dans l’avenir, à la fois fausses et justes.

Faire des erreurs et, en même temps, avoir raison, cela est, me semble-t-il, la définition même de toute création intellectuelle… »

Yona Friedman, Paris, le 25 mai 2000.
Texte paru dans le catalogue « Théorie et images. Yona Friedman », édition de l’Institut Français d’Architecture, 2000.

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