mercredi 4 mars 2009

Claude PARENT

La Ville Oblique, depuis 1964 - Dessins

Avec la projection du film Claude Parent Gets Animated (2001) réalisé par Nicolas Firket et Guyri Macsaï

Dans la ville à venir, celle de la continuité territoriale, trois problèmes se posent :

1. -Le problème de la fracture
Tout processus de continuité urbaine se traduit par le déroulement d'un tissu dont l'origine et la fin ne son pas, a priori, prédéterminées. La formule "l'oblique commence on ne sait où et ne termine nulle part" exprime bien qu'il s'agit d'habiter dans une structure en marche, de vivre dans un lieu en développement permanent et plus jamais dans un lieu circonscrit. Mais, devant l'autorité de la nature (...) nous devons savoir interrompre le processus en cours, installer des solutions de continuité (...). Le premier de nos devoirs de modernité est de pratiquer la fracture du processus que nous avons déclenché, qu'il s'agisse d'un monolithe ou d'un tissu urbain.

2. -Le problème du début et de la fin
Ces termes sont à repenser, à repositionner, afin de les purger de la nature autoritaire qu'ils traduisent dans l'espace traditionnel et de refuser le caractère définitif qu'ils impliquent. En corollaire du problème précédemment posé, il s'agit de commencer ou d'interrompre un développement sans jamais pratiquer une clôture infranchissable. Début et fin doivent être vécu comme un positif et un négatif du process et interprétés comme une métamorphose du tissu, comme une modification accidentelle de la continuité : comme un aléa.

3. -Le probème de la privatisation
Comment assurer l'intimité du lieu, comment garantir la joissance particulière de l'habitat, d'une manière que celle de dresser des barrières réputées infranchissables sources de tous les interdits et de toutes es oppressions dans une continuité urbaine? Comment maintenir l'échange, la commnication des habitants, sans pratiquer leur enfermement? Tel est le challenge posé par la volonté de territorialité. Les dessins de la série Open-Limit donnent des réponses théoriques à cette question essentielle de la vie future. D'autres dessins plus illustratifs proposent des hypothèses de vocabulaire urbain tourné vers l'avenir, suggèrent des structures d'accueil prônant la praticabilité totale de leurs surfaces... CP

Ressources : www.frac-centre.asso.fr
















« Un seul acte nous sauve : changer l’architecture de fond en comble, le cul par dessus la tête, jeter l’orthogonale, pencher la verticale, dresser l’horizontale. Basculer et déséquilibrer »


Claude Parent, les limites de la mémoire : pour une architecture critique

Dessinateur, polémiste, architecte et théoricien de la fonction oblique, Claude Parent est le premier en France à avoir opéré une profonde critique, provoqué une rupture épistémologique avec ce que l’on convient d’appeler le modernisme. Au travers d’articles véhéments et d’ouvrages fondateurs publiés tout au long de sa carrière, au travers de magnifiques dessins-manifestes qui ont jalonné la conduite de son œuvre et l’application de sa théorie, il a repensé notre compréhension et notre appréhension de l’espace. Depuis la Maison Drusch (1963) jusqu’au projet pour le Musée du Prado (1995), il s’est attaché à instaurer la discontinuité par le basculement des volumes et la fracture du plan. S’opposant à la pratique architecturale de l’époque, sûre de l’inscription ferme et homogène des volumes dans l’espace quelles que soient les conditions topographiques, il a déplacé la définition de la fondation en provoquant des tensions entre éléments d’un même ensemble pour une approche topologique de l’espace.
Claude Parent ébranlait alors l’idée de l’unicité close de l’objet au profit de concepts d’instabilité, de discontinuité, de fluidité et de doute conduisant à une « topotonique » selon l’expression de Paul Virilio. Ces concepts trouveront maints échos chez Jean Nouvel et François Seigneur – qui tous deux, à l’agence Parent, et d’autres groupes anglo-saxons ou hollandais travaillant aujourd’hui encore dans le sillage de la fonction oblique. Homme profondément engagé dans les débats de son temps, Parent a tenté de redéfinir le rôle de l’architecte, celui de l’usager, multipliant les interventions dans de grands colloques internationaux en y dénonçant sans relâche, obstinément, tout échec architectural et urbain.

Né le 26 février 1923 à Neuilly-sur-Seine, Claude Parent était destiné à une carrière d’ingénieur en aéronautique, comme son père. Pourtant il s’inscrit en 1943 à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Toulouse en atelier d’architecture puis en 1946 à celle de Paris ; profondément indépendant, à l’écart de toute école et de tout dogmatisme, il quittera les cours et n’obtiendra pas son diplôme d’architecte. Ce n’est que beaucoup plus tard en 1966, qu’il sera enfin reconnu et admis, sur dossier, à l’Ordre des Architectes et couvert de nombreux honneurs parmi lesquels ceux d’Officier de la Légion d’Honneur, Commandeur des Arts et des Lettres, Officier des Palmes Académiques, Commandeur de l’Ordre National du Mérite. L’obtention de prix jalonnera aussi sa carrière : Grand Prix National d’Architecture (1979), médaille d’argent de l’Académie de l’Architecture, médaille de l’Union Centrale des Arts Décoratifs, médaille d’or de la Société d’Encouragement au Progrès, médaille de l’U.I.A pour son travail critique. Autodidacte, il débute sa carrière avec un ami rencontré aux Beaux Arts en 1949, Ionel Schein avec il travaille jusqu’en 1955, essentiellement à des maisons individuelles, véritables laboratoires expérimentaux. Ensemble, alors qu’ils ne sont encore qu’étudiants, ils gagnent le concours organisé par la revue La Maison Française avec la Maison Gosselin à Ville d’Avray (1953) où ils exploitent le thème de la cassure fendant le plan en deux par un mur, moyen de rompre ici avec les grilles traditionnelles du néoplasticisme. Ils développent ensuite des types de logements économiques, standardisés, favorisant l’accès à la propriété et répondant à la demande du Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme. En 1951, une rencontre décisive va conduire Claude parent vers les réflexions du groupe Espace créé en 1951 par André Bloc (sculpteur) et Félix del Marle (un des derniers tenants du néoplasticisme français). Fondamentalement interdisciplinaire, lieu d’échanges et de collaborations, ce groupe qui visait l’intégration et la synthèse des arts comprenait des architectes, ainsi que des artistes tels que Nicolas Schöffer, avec qui Parent explore l’architecture spatiodynamique et fait un projet ; Yves Klein avec qui il explore des « toits d’air », des « sièges de vent » et d’autres protections climatiques. Engagé aussi à l’Etude du Paris Parallèle (1959-1968) en collaboration avec André Bloc et le Comité d’Architecture d’aujourd’hui, Claude parent fonde alors des investigations sur un rapport critique au plan moderne par l’emploi du plan brisé. Tout imprégné de cette frénésie du mouvement typique de l’art des années 1960, il cherche une « architecture qui paraisse en mouvement au moment où on la regarde ». A partir de 19511, il élabore sa propre maison à Neuilly, qu’il transformera régulièrement par la suite ; en 1955, il construit la Maison Perdrizet à Champigny-sur-Marne et en 1956, le Pavillon du gardien pour la maison d’André Bloc à Meudon (aujourd’hui classé Monument Historique). C’est encore avec un programme de maison individuelle, la Maison Soultrait (1957), qu’il va véritablement marquer le point de départ de sa conception de l’architecture. Très fortement frappé par le site, Claude Parent abandonne l’angle droit pour l’angle de 120° et écarte deux volumes différents, pulvérisant la maison en deux. Rompant avec l’espace unique, il révèle là sa perception dynamique de la forme. Poursuivant ses recherches, il conçoit en 1959 la Maison André Bloc à Antibes (classée Monument Historique), d’acier et de verre, avec la collaboration du plasticien. Edifiée sur un terrain à forte pente, sur les hauteurs du Cap d’Antibes, la maison présente deux volumes décalés, suspendus en cascade au-dessus du vide et reliés par un escalier à deux spires. La syntaxe de cette maison sera reprise pour la Maison de l’Iran, Cité Internationale Universitaire de Paris (1962_1968), bâtiment réservé aux étudiants iraniens, qui marque l’aboutissement de la collaboration des deux hommes. Situé à côté de deux pavillons construits par Le Corbusier – chez qui Parent avait débuté – le bâtiment démontre la fracture et la dislocation du cube, forme fétiche du modernisme. A la recherche d’une liberté qui répudiait tout dogmatisme, Claude Parent y explore en particulier un néo-brutalisme préfigurant ses réalisations ultérieures. La Maison Drusch à Versailles (1963) marque ainsi une nouvelle étape dans sa recherche. Alors que la Maison Soultrait fige le mouvement, la Maison Drusch l’exprime. Parent y explore l’instabilité par l’usage d’un cube renversé en équilibre sur son arête. La diagonale introduite comme ligne de force du volume modifie perception et usage, traditionnellement dictés par l’horizontale. En 1964, la Maison Bordeaux Le Pecq à Bois-le-Roi s’impose avec une toiture impressionnante en béton se déroulant en vagues.

De sa rencontre, en 1963, avec Paul Virilio naître le groupe Architecture Principe et l’aventure de la fonction oblique, conquête de la continuité du plan incliné. Leur collaboration durera cinq ans jusqu’aux événements de mai 1968. Ensemble, ils réaliseront la première application de la fonction oblique, l’Eglise-Sainte-Bernadette-du-Banlay à Nevers (1966). Ils projetteront aussi la Maison Mariotti (1967, non construite) où le sol, par son déploiement oblique, élimine tout obstacle, toute cloison et tout escalier. Le Centre Thomson-Houston construit à Vélisy-Villacoubay (1967-1971), destiné à la recherche et à la fabrication du matériel radar aérospatial, s’ordonne quant à lui en pentes, contre-pentes, à travers un double accès par rampes assurant l’intégration parfaite entre le bâtiment social et la plate-forme de travail. En 1965, Claude Parent élabora un projet pour le Mémorial d’Yves Klein.

Ces recherches sur l’oblique seront confirmées par Claude Parent dans certaines de ses réalisations fondamentales, notamment lors de la Biennale de Venise en 1970 dont il est Commissaire Général. Il conçoit là un espace oblique de circulation, un lieu de rencontre pour les usagers. De cette première confrontation avec les visiteurs, Parent en retire le principe des « praticables », dispositifs scéniques éphémères obliques. Il réalisera aussi des aménagements d’intérieurs, tels que celui de l’Appartement pour le peintre Andrée Bellaguet1970) à Neuilly-sur-Seine et celui de son propre domicile, également à Neuilly-sur-Seine (1974-82) où il s’impose des pentes de 28% ! Claude Parent démontre que l’utilisation des plans inclinés peut également s’appliquer à des bâtiments industriels ou commerciaux. Ainsi, conçoit-il plusieurs grandes surfaces à Ris Orangis (1969), Sens (1970) basé sur des rampes à 8%, Epernay (1971)… Nouveaux à l’époque en France, les seuls modèles de centres commerciaux étaient ceux des Etats-Unis dont Parent livre une étude pour l’Architecture d’Aujourd’hui en 1959. Affirmant toute leur masse brutaliste, ils sont traités en béton brut de décoffrage et adoptent l’oblique. Claude Parent n’applique pas la fonction oblique aux seules habitations mais aussi à l’aménagement du territoire et à l’urbanisme au travers de dessins « utopiques », énergiques, généreux, qui ont très tôt, fait l’objet d’une exposition à la Bibliothèque nationale (1972). Vers 1960-1965, il imagine, avec Paul Virilio, dans le contexte d’Architecture Principe, des lieux d’habitation qui se transforment en immenses collines artificielles, des mégastructures obliques gravissables, associant la circulation à l’habitation : Turbosites, Grandes Oreilles, Vagues, Spirales, Collines…, illustrent la volonté d’une structure urbaine continue remettant en question le bien-fondé de l’architecture rationaliste. Il se libère de la Charte d’Athènes (1942) qui prônait un urbanisme cloisonnant les quatre fonctions d’habiter, travailler, circuler, se cultiver le corps et l’esprit, pour se tourner vers la continuité potentielle du plan incliné. Ici, il n’y a pas de dissociation architecture/urbanisme. La ville oblique se présente comme une « clôture praticable » et une « circulation habitable ». A partir de 1980, avec les Villes-fleurs, l’utopie chez Parent s’affirme comme une recherche permanente et les dessins prennent le chemin de la constellation (série des Colères).

Dès 1974, Parent s’associe avec EDF sur un projet de vaste envergure, la construction de centrale nucléaire. Proposant quatre modèles typologiques d’une grande force plastique (Les Temples, les Hottes, les Stratifications, les Orgues), ses recherches donnent lieu à de très beaux dessins où perce le désir de créer une architecture-paysage. Après la construction des centrales de Cattenom (Moselle, 1978) et de Chooz (Ardennes, 1982), Claude Parent approfondit sa collaboration avec EDF dans le cadre d’un programme d’immeubles de bureaux, le Siège du SEPTEN (1985-90) à Villeurbanne près de Lyon, où il développe un parcours hélicoïdal à l’aide d’un système de rampes intérieures obliques. Vers 1975-76, il réalise de nombreux collèges ou lycées (Arpajon, La Ciotat, Luzarche,…) ainsi que des immeubles d’habitation à Paris ou à Neuilly-sur-Seine.

La volonté de différencier les espaces l’amène à réintroduire la notion de fracture que l’on trouvera de manière récurrente dans ses réalisations : Collège Vincent d’Indy à Paris (1987), entièrement distribué par des rampes obliques ; Conseil Régional Provence Alpes Côte d’Azur à Marseille (1991), qui recourt également à des rampes ; Aéronef de Roissy (1995) ; Théâtre Carré Sylvia Monfort à Pars (1991) ; galerie commerciale et immeuble de bureaux Myslbek pour la Caisse des dépôts et consignations à Prague (1992-97). L’architecte participera aussi à de nombreux concours d’édifices publics, nationaux et internationaux, Immeuble du Parc de Passy (1988) ; proposition d’un Centre d’art contemporain (CCC) pour la ville de Tours (1995) en collaboration avec Coop Himmelbau, et le Musée du Prado à Madrid (1995). Dans sa dernière grande réalisation, L’Hôtel de ville de Lillebonne en Normandie (1993-98), Parent fragmente son bâtiment en trois espaces distincts, en un geste, une fois de plus, décisif. Aujourd’hui, Claude Parent est architecte-conseil dans le cadre du prestigieux programme du Musée des Confluences à Lyon, confié à l’équipe autrichienne Coop Himmelbau.

Exigeant critique, provocateur, d’une opiniâtreté farouche, Claude Parent n’a cessé, depuis la création de son agence en 1956, de proposer des lieux de contradiction générateurs de doute, d’inquiétude excluant toute passivité face à l’architecture. Dynamiser l’espace, activer le regard pour un choc émotionnel qui seul nous aide à vivre et survivre, ne concéder en rien. Ces mots de l’architecte, écrits en 1968, ont gardé cette fervente saveur : « S’il est souhaitable que ces recherches fassent évoluer le mode de vie, modifient et réinventent la notion d’espace vécu, ceci doit se faire sans abandon, sans récession ».

Nadine Labedade, notice Frac-Centre, Orléans

Ressources : www.frac-centre.asso.fr ; www.academie-des-beaux-arts.fr/membres/actuel/architecture/Parent/fiche.htm

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